Chroniques sénégalaises, 6/11.

Mardi 9 janvier

Avant le petit déjeuner, Youssoupha est déjà dans la cours. Pour démarrer la journée, il me propose d’aller se baigner. J’accepte et garderai cette habitude pour le reste du séjour.
Aujourd’hui, les acteurs poursuivent l’étude du mouvement.

À partir de l’ondulation, ils étudient les quatre grandes articulations du corps (genoux, hanches, poitrine et tête). Le corps s’inscrit dans un espace composé de lignes (direction, sens), de forces horizontales et verticales. Il en suit le sens ou les compense. Les gestes sont en rapport avec ces forces. Vers midi, nous trions et lavons la récolte de plastique d’hier. Après le déjeuner, l’atelier masque débute. Carlos et Paige ont apporté du matériel : pinces, bobines de fil de fer et ficelles de différents calibres seront laissées à Kaddu Yaraax à la fin du stage. Suivant son inspiration (matière, couleur, volume…), chacun choisit ses morceaux de plastiques puis troue, perce, découpe, assemble avec plus ou moins de facilité.

Une première ébauche de masque apparait. Son élaboration explore deux voies : la composition et la fonctionnalité. La composition met en rapport des plans, des lignes, des angles dans une architecture qui fait masque. La fonctionnalité permet au personnage d’articuler son action. En fin d’après-midi, l’essai des masques de la Commedia continue. Daba, Alioune, Samba et PapeSidi se prêtent au jeu. Carlos apporte ses premières remarques. Premièrement, l’acteur n’est pas au service de sa propre satisfaction. Le personnage, d’autant plus s’il est masqué, impose à l’acteur des lignes de force. Le personnage n’est pas une « idée ». Ses mouvements ouvrent et instrumentalisent une histoire (que le public aura à charge de fermer). Son jeu possède des angles et des lignes d’attaque. Pour devenir théâtral, le comportement social et culturel de l’acteur doit se transposer dans un univers dramatique. Pour se faire, l’acteur devra trouver un langage extra-quotidien. Deuxièmement, dans un rapport d’espace, l’acteur donne autorité à l’objet. L’important est le chemin qu’il parcourt entre son point de départ et l’objet. Un acteur veut s’asseoir sur une chaise. Dans une scène burlesque, le comique viendra d’abord du fait qu’il n’arrivera pas à gagner la chaise ; ensuite du fait qu’il n’arrivera à s’asseoir dessus.
Il n’est pas rare qu’un stagiaire interrompt son exercice pour s’occuper d’un voisin venu demander un renseignement ou un service. Une jeune fille vient puiser de l’eau, des enfants prendre leur douche dans la salle de bain du gardien. La réciproque est vraie : il nous manque une écumoire ou une grille pour cuire le poisson : les voisins sont là pour nous les prêter. Nos visiteurs quotidiens regardent du coin de l’œil les exercices et les répétitions. Ainsi, tout le quartier est au courant de nos activités. Il serait malvenu, voire même inquiétant, qu’un groupe s’enferme et ne réponde pas aux sollicitations. Les habitants pourraient alerter leur chef de quartier, lui d’appeler le maire qui le signalerait à la police. Aujourd’hui encore, en pleine exercice, la porte s’ouvre. Cette fois, une agent immobilier fait la visite. Après une rapide présentation, Carlos poursuit l’entraînement. La surprise de voir la villa squattée par une compagnie de théâtre aura peut-être éclipsé les boiseries vermoulues, les moustiquaires cassées, les portes ajourées et grinçantes… sans compter les fuites d’eau et les mobiliers abandonnés. La vue du toit-terrasse et l’accès direct à la mer auront certainement fait aussi leur petit effet.

 

Texte et photos : ©JRo.

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