Chroniques sénégalaises, 10/11.

Samedi 13 janvier

La journée est consacrée au peaufinage des tableaux. Les acteurs enchaînent deux filages et la générale.

Comme convenu, la jeune femme de la compagnie locale est revenue nous voir accompagnée d’un autre jeune homme. Grâce à la lettre de Samba, nous avons reçu les accords du maire et du chef de quartier pour l’autorisation d’utiliser l’espace publique en vue de la représentation. Le travail terminé, tout le monde s’éparpille. Les masques restent à terre. Affalés sur les tapis ou les coussins, les acteurs consultent leurs portables. En fin d’après-midi, je prépare mon départ. Je rassemble mes affaires et retrouve une grande enveloppe kraft. Coupée en deux et refermée par le ruban adhésif de la trousse de secours, elle me servira pour mes deux lettres. Je glisse à l’intérieur quelques pétales colorés arrachés aux arbustes de la villa. Carlos se chargera de les déposer au bureau de poste. Dans l’attente du repas, Diol fait le récit de deux histoires unissant la France et le Sénégal. La première concerne le « massacre de Thiaroye » du nom de cette garnison militaire de la banlieue de Dakar. Été 1944, les premiers prisonniers de guerre sont libérés. Parmi eux, les soldats de l’Afrique Occidentale Française sont démobilisés. Récemment rapatriés, mille deux cent quatre vingt tirailleurs réclament leurs soldes promises depuis des mois. Le 1er décembre, gendarmes et troupes coloniales répriment le mouvement. Ils ouvrent le feu et font soixante dix morts. Trente quatre soldats seront condamnés, les autres renvoyés dans leur pays d’origine ou au village. Sceau du joug colonial, cette tragédie est considérée comme l’un des événements déclencheurs de l’indépendance de 1960. Sur un registre plus léger, la seconde histoire concerne celle d’un « toubab* » devenus chef de village (*en Afrique de l’ouest surnom donné aux « blancs »). Peu après la libération, un métropolitain rejoint le Sénégal dans le but de se faire oublier de l’administration française. Installé dans une communauté reculée, il teste et développe de nouvelles techniques agronomiques. Il réalise même des prouesses dans la culture de l’arachide. Entrepreneur reconnu, les villageois l’élisent chef du village. Pendant plus d’une décennie, il se rachètera une bonne conduite qui lui vaudra de pouvoir négocier son retour en métropole. La fin de cette histoire sonne l’heure de mon départ. Diol et Samba propose une célébration. Dans la courette, la troupe forme un cercle et me met au centre. Tous chantent et frappent des mains. Je suis gêné. Tour à tour, chacun s’approche et me serre la main. Malgré la pénombre, nous nous regardons dans les yeux comme il se doit. Il me faut partir. Un dernier chant et le cortège se met en marche. Je discute peu. Je repense aux moments qui m’ont été offerts cette semaine. La station de taxis se situe près du rond-point encore illuminé de son sapin de Noël. Samba s’en va négocier avec le chauffeur. Il m’indique de ne donner l’argent qu’à mon arrivée à l’aéroport. Un dernier signe de la main, la voiture jaune et bleu s’en va. Pour combler le vide, j’échange quelques mots sur le stage et la vie de taxi dakarois. À mi-chemin, il s’arrête à une station essence. Il me demande d’avancer l’argent. Je pressens une embrouille mais non, nous repartons. Il m’avoue qu’il connait peu les routes du nouvel aéroport. Suivant les panneaux, nous retrouvons le chemin. Dans un dernier claquement de portière, chargé de mon sac et de nouveaux souvenirs, je m’engouffre dans ce grand nœud humain pas encore tout à fait prêt à retrouver ma vie d’avant.

 

Texte et photos : ©JRo.

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