Résolutions 26 novembre 2012

D’abord, elle s’était résolue à couper les fleurs fanées…
Lui, à voler celles du jardin d’un côté pour en faire un bouquet…

Ensuite, elle s’était résolue à goûter les fruits défendus,
tous les fruits défendus, quitte à les recracher…
Lui, à les cueillir et les préparer pour en savourer tout l’hiver,
même l’hiver d’à côté.

Plus tard, elle s’était résolue à ne rien garder, à tout partager :
l’amour, la poésie, l’enfance retrouvée…
Lui, à ne rien retenir, à tout laisser couler :
l’émotion, les mots, les larmes jusqu’aux larmes d’à côté.

Finalement, s’étant par hasard rencontrés dans la même rue, sous le même quartier,
il décida de l’inviter…
Elle, surtout, surtout, de ne pas le laisser filer…

Rex ex nihilo 23 novembre 2012

Au crépitement du tungstène sous le pas des antilopes, quand viendra le temps du roucou sous l’angle occipital, vous atteindrez la valeur asymptotique de l’impact corpusculaire. L’emprunte étoilée de ce premier pas vous ouvrira des espaces tangibles où vous prendrez conscience de l’autre versant : adret des nuits, ubac des jours…

Loin de vous enfoncer horizontalement au travers des champs pointilleux, vos carapaces d’ivoire et d’ébène deviendront sensibles et de vous inexplorées. Sans absence, ni obsession, vos sueurs étirables deviendront mordorés et vos ongles et vos visages chercheront la fuite autant que la prise au dessus de l’atoll moiré. Le capitole cèdera, les clés auront disparu. La matière n’aura plus cours et vos idées frelatées seront suspendues à la pure sensibilité au milieu des champs, au dessus des ruelles claires, profitant des nuages autant que des profondeurs de la terre et de l’enfance retrouvée.

Ce n’est qu’après l’aurore arborée que vous respirerez à nouveau, que les poissons rejailliront franchissant la limite de l’espace et du vide. Vous aurez creusé le miroir sans vous en rendre compte et attaquerez la troisième banquise en deçà de laquelle attendent les simorghs endormis. Vos masques d’albâtre ne serviront à rien, pas plus que vos grimages, vos boccio de terreur non plus. Suivez simplement l’odeur de votre instinct. Vous parlerez des chants inconnus et vous vous comprendrez. Nul ne dansera aussi librement que vous au travers l’améthyste et le désert des cantharides. Vos mains saisiront l’émotion à même la dérive : vous comprendrez que vous êtes le roi, la reine, le fou, ici, maintenant, ailleurs, l’essence du jour…

Les chiens bleus veillent et c’est tant mieux.

L’étrangeté me plaît 19 novembre 2012

Le premier soir où je la vis, elle portait une grosse écharpe de laine bariolée et avait noué à ses bottes de gros boutons jaunes et rouges. Elle faisait du violon au milieu des  keupons et si son pied ne battait pas la mesure, qui aurait pu dire qu’elle jouait vraiment ?…

Au premier matin, je la vis pratiquer la salutation au soleil. Mais comme elle n’avait ni dieu, ni maître, elle préférait appeler cela l’incantation à elle-même… Toute jeune déjà, elle mettait des papillons en papier dans ses cheveux pour aller en classe ou retournait son parapluie sous des trombes d’eau pour faire beugler sa vieille tante Louise… A un badaud croisé sur le chemin qui interrogeait ses parents sur le fait que « la petite ne portait pas de chaussures », son père avait répondu d’un ton las « Mon brave monsieur, je n’y peux rien, j’ai tout essayé… »…

Au deuxième soir, je la vis danser. Elle tournait sur elle-même et ses boucles d’oreille cuivrées s’accrochaient comme elles pouvaient… Elle portait des bas rouges, une robe violette ourlée de jaune… Au pied de son manteau, rangée sous la chaise, se trouvait son panier d’osier dans lequel elle fourrait toujours un ou deux livres (là, c’était Henry Miller et Gaston Bachelard), un paquet de bonbons, du papier en vrac, un stylo, une paire de baguettes japonaises dont elles se servaient pour tenir son chignon, un magnétophone, quelques cassettes et surtout pas de rouge à lèvres… sauf pour la fois où elle s’était mise en tête de taguer « Love Machine » sur une voiture de flics…

Au deuxième matin, je la découvris assise sur le bord du plan de travail. Fixée dans un rayon de soleil, les cheveux en paille, elle préparait un café, pliant les rebords du filtre comme elle préparait ses roulées. Son chaton « térébenthine » (parce que, m’avait-elle dit : « il est hautement inflammable ») grimpa sur ma jambe gauche. Elle le suivit du regard et me sourit. Elle portait mon caleçon, mon tee-shirt et mon gros pull bleu. Moi, j’étais nu et mal réveillé. Je décrochais le petit animal par la peau du coup. L’œil torve, je le regardais un instant se débattre d’indignation puis me tournais vers sa propriétaire toujours souriante. Je me rappelai alors ce qu’un gars rencontré au hasard m’avait dit au premier soir : « Eh basta ! fais comme tu veux va, mais je t’aurais prévenu, cette nana là, elle est barjo ». Reposant l’animal, je lui souris à mon tour et l’embrassait sur le front… L’étrangeté me plaît.

Cette nuit m’appartient 16 novembre 2012

Le noir… à moi !
Le brouillard… à moi !
La mer, ses remous, ses va-et-vient…à moi !
L’écume sur les rochers… à moi !
Les vagues qui claquent comme des talons aiguilles… à moi !
Le cri seul des mouettes… à moi !
Le blanc de leur plumage… à moi !
Le brillant de leurs yeux… encore à moi !
Les courbes du rempart… à moi !
L’arc blanc de la rampe… à moi !
Les dorés du granit… à moi !
L’ombre sur la nuit… à moi !
Le dernier feu… à moi ! à moi ! à moi !
Je l’arrache et avance.
Penché sur la nuit, je siffle dans l’infini obscur.
Bouillonne le fond des abysses.
Demain, c’est certain, le cri viendra.

Je vous laisse les cliquetis de vos bateaux-vaches, vos empreintes bétonnées et vos lumières bien rangées.

II : Et quand l’exercice de danse à imaginer un rayon de couleur 13 novembre 2012

Et quand l’exercice de danse consista à imaginer un rayon de couleur sur mon corps,
je choisis le rouge dans le vide entre le nombril et le plexus.

Quand l’exercice de danse consista à imaginer une autre couleur,
vint l’or fondu ruisselant.

Quand l’exercice de danse consista à imaginer le mélange des deux,
le volcan n’avait plus qu’à cracher.

Quand l’exercice de danse apporta la terre, le A et le taureau,
mes ongles grattèrent la lave dure et noircie.

Dans la nuit, je marche sur le quai. 8 novembre 2012

Dans la nuit, je marche sur le quai.
La mer est haute.
Au bout du quai, un pêcheur emmitouflé…

– Vous pêchez quoi là ?
– …Ho, des poissons plats…

– Vous avez pris beaucoup ?
– …Non, pas trop…

– Mais la mer est pas trop haute ?
– …Bo, elle est en train de redescendre là…

A ces côtés, je regarde la nuit puis m’en retourne de là où je venais.

Dans la nuit, je marche sur le quai.
La mer est basse.
Au bout du quai, le pêcheur emmitouflé…

– Vous avez pris ?
– …Non, pas trop…

– Mais la mer n’est pas trop basse là ?
– …Bo, elle est en train de remonter…

A ces côtés, je regarde la nuit puis m’en retourne de là où je venais…

Dans la nuit, désormais, je cours

Au sommet de la mastaba 2 novembre 2012

Au sommet de la mastaba,
perle la pluie sur les ailes des colombes.

Posé là, comme l’arme du vaincu,
un bouton de rose presse la vie de revenir.

A nos pieds, reposent les pensées silencieuses.

Je vois à quel poing ton absence m’était comptée…
et dépose un baiser sur ton front de pierre blanchi,
comme les nuages s’en vont…

– à mon frère –

Jalousie 31 octobre 2012

Je vous ai vus tous les deux, hier soir, au club…
Tu la prenais dans tes bras, une main autour du cou, l’autre sur la hanche.
Elle, elle se penchait sur ton épaule…
On voyait bien qu’il se passait quelque chose entre vous.

A un moment, tu fermais les yeux… et on sentait tous que, même avec tes gros doigts bourrus, tu touchais une corde sensible.

A l’entracte, quand vous attendiez, tu caressais sa peau ambrée, brillante…
Tu remontais le long d’une veine, redescendais de l’autre ; tu lui a même pincé les chevilles…

Tu sais, mon vieux, y’en a plus d’un qu’aurait aimé être à ta place, lâcher prise et sentir résonner son corps.
Discrètement, on était tous braqué sur vous… même les « Madames » reluquaient votre remue-ménage.
Ça crevait les yeux : on vous sentait bien tous les deux.

Tu sais, finalement, vous êtes des sacrés veinards, toi… et ta contrebasse.

Trou noir 17 octobre 2012

Ça tourne sur toi-même comme à la surface des sueurs chaudes.
Qui aspire l’autre ?
Le sphinx papillonnant sans réponse ?
ou l’œil du Cyclope au fond du miroir ?

I : Impression 15 octobre 2012

Lorsque l’exercice de danse consista à enduire les corps de couleurs,
Je n’arrivai pas à lui mettre autre chose que du noir.

Et quand ce fut mon tour, malgré qu’elle me peignit d’arcs-en-ciel,
Je ne sentis sur moi que le goudron.

Monologue 14 octobre 2012

Qui suis-je ?
– Tu es ce que je vois de toi.

Et que vois-tu de moi ?
– Je vois de toi ce que tu me donnes à voir.

Y crois-tu un instant ?
– Venant de toi, oui, j’y crois.

Mais suis-je moi-même certain de ce que je te donne ?
– Sois seulement certain que tu ne me donnerais pas quelque chose qui puisse me blesser.

Oublie et n’oublie pas 9 octobre 2012

Tu mords tes larmes.
Si tu pouvais tout détruire, ça t’arrangerait.
Ça frappe fort en toi.
Tu voudrais sortir, que les gens entrent pour voir…
Ta peau, elle crie…

Tu sais, on ne s’est jamais pendu avec une corde sensible… C’est comme ça…
Tu n’as rien à vomir.
Tu voudrais juste respirer.
Tu n’as jamais été.
Tu l’as toujours été…

Souvent, tu suis les chiens bleus…
mais personne à qui donner la main.
Tes souvenirs ont le sourire de la mort.
Tu t’y penches et vois ton reflet.
Cours, putain, cours ! Arrache-toi !

Ne te retourne pas : oublie… et n’oublie pas.
On te cherche dans les coins mais toi, tu es déjà loin.
Ce n’est pas grand-chose mais l’essentiel, tout est dit, tout est là :
Oublie et n’oublie pas…
Oublie et n’oublie pas…

Impudeur (2012) 7 octobre 2012

Pierre

H : 3 cm
l :  5,5 cm
P :   4,5 cm

Triangle noir vue de dessus, organe érectile vue de profil, sensualité ambiguë d’une petite pierre obscure, polie par la mer…

Luna 29 septembre 2012

Tiens te v’là toi !
T’es encore toute seule ?
Comme moi quoi…

T’es encore grosse ?
Nom de Dieu, t’es encore pleine.
T’attends même pas neuf mois !

Pourquoi tu m’ regardes comme ça ?
Parc’ que j’te cause ?

Dis-moi, t’as changé de coiffure ?
T’es plus rousse ?
Aguicheuse va !

Arrête de me fixer, j’te dis.
Détourne le regard !
Je supporte déjà pas ma gueule…
En plus, t’as qu’un œil !
Rond et jaune qu’il est ton œil…
Elle est passée où ta paupière, hein ?

Tu veux que j’te dises :
T’es plus indécente que moi !
Va t’rhabiller !
Tu veux que je te file mon manteau ? c’est ça ?

Pourquoi tu me suis ?
T’as le béguin ?
Allez, arrête ton chars, Luna.
Rentre chez toi ! Cousin soleil sera bientôt là…

D’autres se trouvent là : que cherchent-ils ? 29 septembre 2012

D’autres se trouvent là : que cherchent-ils ?

Je vois mon corps et disparait.
Dans le plein vers le fond.
Je reste.

Je monte vers le vide. Je recommence.
Je répète : je recommence.
Je vide « mon » vide.
Pas de miroir, pas de bruit, pas de regard.
Je sais où se trouve l’un, où se trouve l’autre, où je me trouve.

Expulsé du plein, je m’assieds.
Mon corps tremble. Deux fois.
C’est ma manière de crier, le preuve que je suis vivant.
Cri, preuve, vivant.

Séquençage terminé : corps, cri, preuve, vivant.

La peur est nue 26 septembre 2012

Les chevaux sont lâchés
Roulis de galets devant l’écume
Valdingué le soc
Renversée la carriole

Les chevaux sont lâchés
Sabots-tambours déchirant la verte prairie
Fini le cirque, finie la parade,
Finis les fers et le licou

Les chevaux sont lâchés
L’horizon n’est plus si lointain
Vois comme leurs crinières se mêlent aux cirrus et embrasent la nuit
Entends leurs hennissements qui lacèrent le vent et murmurent à l’esclave
Les chevaux sont lâchés
Les chevaux sont lâchés
Les chevaux sont lâchés

Place Ruzebouc 4 septembre 2012

Place Ruzebouc, les assiettes ferraillent.
Coule la Loire et dansent avec elle deux bouées bonhomme.
Les chats coursent lézards et libellules et se rient des chiens comme de la bienséance.
Sous l’ardoise, le brillant n’arrive pas à trancher qui du vert, du bleu ou du noir.
Les élégants affluent et les touristes convergent.
Entre deux, vélos et parasols, las et penchés, stationnent sur leur pied.
Place Ruzebouc, la Loire se fiche du temps et emporte dans sa course les rêveries des passants.

A propos du brouillard 7 août 2012

Dans le brouillard, tout se cache, se voile… et pourtant, rien n’est perdu.

Passant à proximité, les formes, les couleurs, les matières nous saisissent…
nous les voyons même se découper, se détacher plus distinctement qu’en plein soleil.
Perlent les toiles d’araignées…

Isolé, comme extrait d’un environnement trop chatoyant, et bien qu’il en soit toujours ainsi même en pleine lumière, chacun, dans cette proximité singulière, semble plus vivant à l’autre, simplement en étant là, par et pour lui-même.

Involontairement, dans cette rencontre, chacun est apparu à l’autre dans sa nudité surprise.