Chroniques sénégalaises, 3/11. 30 mars 2018

Samedi 6 janvier

L’appel du muezzin me réveille. Bientôt, des psalmodies s’élèvent de l’école coranique située en face. Les voix enfantines oscillent entre fatigue et ferveur. J’écoute les bruits de la rue. Je prends quelques photos d’intérieur.

Après la lecture d’un recueil de poésies photocopié, je me décide à sortir. Je traverse la place vers la mosquée. Accroupies près de leurs bacs en plastique, les lessiveuses sont déjà à l’œuvre. Les commerces commencent à ouvrir. La meuleuse du ferronnier se met à jouer. Sous un arbre, de jeunes vendeurs proposent des graines en sachets. Je reviens m’assoir au seuil du local. Un chat famélique fait sa toilette.

Des chèvres empruntent la rue. Une vieille femme balaye le sable devant sa baraque. Carlos et Paige se réveillent. Leyti, le vice-président de la compagnie, fait son entrée. Il propose que nous allions prendre le petit déjeuner au coin de la rue. La boulangère nous prépare sur tréteaux des sandwichs au cervelas et à l’oignon frits. Les cafés sont pris dans une autre échoppe tenue par des jeunes filles. Diol, le président de la troupe, vient d’arriver. Il nous présente la compagnie. En wolof, Kaddu Yaraax signifie « la voie de la transparence ». Ce nom fait référence à leur première « lutte théâtrale » pour la qualité de l’eau et la défense de la baie de Hann. Composée d’une quinzaine d’acteurs, la troupe joue un peu partout au Sénégal le théâtre forum. Mise au point dans les années soixante par le brésilien Augusto BOAL, le théâtre forum est une forme du théâtre de l’opprimé. Populaire, la pièce se joue dans la rue. Engagé, son thème aborde un sujet local, pointe du doigt des préoccupations sociales, sanitaires, environnementales voire dénonce des situations politiques. D’une durée de quinze à vingt minutes, la pièce se poursuit par un débat avec le public. Au Sénégal, la transition est effectuée par un harangueur de foule appelé « joker ». La compagnie intervient aussi dans des dispensaires, des écoles ou des maisons de quartiers sur des thèmes tels que le Sida, la pollution de l’eau… la plupart de temps sous le patronage de fondations philanthropiques internationales. En début d’après-midi, Samba nous fait découvrir le quartier des pêcheurs. Arrivés à la plage, nous restons bouche bée. Sur la grève, la mer turquoise recrache des monceaux de plastiques. Derrière nous, la ville vomit ses eaux grises.

À même la plage et à ciel ouvert, la criée. Des étales de bric et de broc proposent toutes sortes de poissons frais débarqués. Transportés à l’aide de glacières en polystyrène, les poissons sont livrés par voiture ou charrette à bras. Sur une natte, des nageoires charnues sèchent au soleil. Un peu plus loin, gueule ouverte, des requins gisent abandonnés. Nous suivons la plage vers le nord puis revenons sur nos pas. Les pirogues sont prêtes à repartir. Tatouées de motifs verts ou rouges, certaines arborent pour pavillon l’écusson de l’équipe de football préférée de leur propriétaire. La pêche est un bon exemple des ravages du capitalisme et de la mondialisation. Pour répondre à une demande toujours croissante en produits de la mer, la flottille traditionnelle s’est muée en armadas. Au large, elle croise des bateaux-usines étrangers. Certains outrepassent les cotas de prélèvement, d’autres interdisent aux douaniers de monter à bord. La surpêche diminue la ressource. Les pirogues vont de plus en plus loin. Les pêcheurs remontent une quantité moindre de poisson. Face à la concurrence des usines flottantes, la conserverie de thon locale a fermé privant de revenus des centaines de familles. L’exportation fait grimper les prix sur les marchés locaux. Contre cette crise, certains patrons de pêche louèrent leurs pirogues pour des traversées clandestines vers l’Espagne. S’en suivit une vague massive d’émigration et avec elle, son lot de naufrages. Les traversées cessèrent. Loin d’avoir trouvé l’eldorado, les migrants sont revenus. Chaque pêcheur a ainsi un frère ou un cousin hispanophone. Nous retraversons le ruisseau des égouts. Je me saisis d’une carte à jouer tombée à terre : un sept de cœur, peut-être un signe de la bonne fortune. Des gamins jouent avec des ballons de films plastiques. Sur la plage, les écoles de foot et les terrains improvisés sont légions. Le soir, des gaillards courent et font de la musculation. Ici comme ailleurs, les carrières de footballeurs font rêver. Au détour d’une ruelle, une femme haute en couleur sort d’un porche. Samba nous prévient : les sénégalaises sont coquettes. Depuis longtemps déjà, la mode est aux ajouts capillaires, longs et raides à l’occidentale. Sur les routes, des panneaux publicitaires géants vantent les mérites de crèmes de beauté, de shampoings revitalisants. Grâce à une campagne nationale, le blanchiment de la peau semble moins en vogue. Pauvreté, pollution, émigrations, consumérisme… Cela fait beaucoup pour une seule journée. De retour au local, nous accusons le coup et éprouvons le besoin d’en parler. En début de soirée, Diol nous propose de rejoindre Ngaparou où se déroulera le stage. Nous devions partir tous ensemble le lendemain mais l’équipe va arriver au compte-gouttes. Mieux vaut commencer à préparer les lieux. Samba nous accompagne. Je jette un dernier regard au local. Une souris se faufile contre un mur derrière sacs et bidons. Le taxi nous attend sur la petite place devant la pharmacie et l’ébénisterie – recyclerie de meubles. Nous chargeons matériels et bagages. Les nattes sont fixées au toit. Sur la rocade, elles manquent de s’envoler. Klaxonné par une moto, le chauffeur s’arrête sur la bande d’arrêt d’urgence pour les resserrer. Les bagnoles de nos pays industrialisés finissent ici. Une Peugeot 405 peut avoir le capot d’une Volkswagen, le volant et le coffre d’une Citroën. On fait peu de cas ici des contrôles techniques et autres normes anti-pollution. Typiquement bariolés, les estafettes Renault des années soixante dix servent de minibus publics. Fréquemment, des passagers supplémentaires s’agrippent aux portes ou aux échelles arrière. Nous repartons. À mesure que nous sortons de l’agglomération, l’air devient plus respirable et les dangers de la route plus visibles. Le chauffeur freine au dernier moment. La voiture a perdu sa troisième vitesse. La route est suffisamment large pour deux voies mais pas assez pour trois. Sans marquage au sol, doubler une moto quand une voiture vient en face relève plus du pilotage que de la conduite. Pour doubler un camion ? Rien de plus facile, prenez de l’élan, jetez un œil grâce à une petite embardée et lancez-vous ! Si le temps de parcours est trop juste : faites des appels de phare, klaxonnez et n’oubliez pas de jurer sur la mauvaise conduite du chauffeur d’en face. Sur ce tronçon, seuls les feux arrière des véhicules signalent les dos d’âne. Nous nous arrêterons près d’un centre de soins et saluons Alioune et Moussa. Ces deux comédiens viennent de finir leur représentation et nous rejoindront demain. Plus tard, nous traversons un hameau à vive allure. Un sifflet se fait entendre. Le taxi fait marche arrière et s’arrête dans un nuage de poussière. Un policier demande les papiers du véhicule et la carte professionnelle de notre chauffeur. Son supérieur nous dévisage d’un air satisfait. Une discussion s’engage en wolof puis tous les quatre s’en vont à l’arrière. La contravention pour excès de vitesse peut sauter contre un bakchich. Samba refuse. Les portières claquent. Nous repartons précipitamment. Le chauffeur nous dépose puis tente de monnayer un supplément : sans succès. Maussade, il repart payer son amende et récupérer ses papiers. Le gardien nous ouvre les portes de la villa. Des grappes de fleurs débordent des hauts murs.

Ce deux-étages avec toit-terrasse tranche à côté du deux-pièces du local. Les trois chambres sont au premier. Carlos et Paige auront celle avec salle de bain et vue sur mer. Partagée avec Diol et Leyti, j’aurai la seconde avec clé pour stocker le matériel. Pour cette nuit, Samba prendra la troisième, qu’occuperont par la suite les femmes de la compagnie. Nous poussons les meubles dans le salon. Samba branche la télévision et s’installe dans le canapé. La salle à manger servira de cantine, d’atelier, de salle de repos et de dortoir.

 

Texte et photos : ©JRo.

Chroniques sénégalaises, épisode 2/11. 23 mars 2018

Vendredi 5 janvier

Je pars tôt. Je finis d’imprégner d’insecticide vêtements et moustiquaire. Mon stylo torche éclaire la cuisine. Je reste discret pour ne pas réveiller M., une amie iranienne qui dort dans la salle à manger. Je me sers un verre du jus de baobab biologique offert la veille : soixante quinze centilitres de flotte rosée payé un bras. Quatre biscottes craquent dans la nuit. Je fais réserve de quatre petites oranges. Je referme la porte. Suivant les indications griffonnées la veille, je rejoins la gare du Nord. Sous un échafaudage, deux marginaux alcoolisés terminent leur discussion. Un troisième m’interpelle et grogne à mon rapide « désolé ». Le RER part. J’entame un nouveau livre. Je suis en avance à l’aéroport. Le fils obèse d’une famille orientale va chercher un coca. Au téléphone, un soi-disant steward à l’accent du sud parle trop fort. Son amie trépigne. Pour se détendre, ils partent faire les boutiques. À l’affichage des enregistrements, la file est déjà longue. Je vérifie mon bagage à main : billets, passeport, carnet de vaccinations et la lettre de L. reçue juste avant mon départ. Mon sac à dos part directement pour Dakar. Je fais escale à Alger où le ciel a pris le bleu de l’uniforme de la police aux frontières. La zone de transit n’est pas indiquée. Blasé, un douanier m’indique le chemin. À cette heure-ci, je suis seul. Passé le portique et l’interrogatoire, je suis accueilli par l’arlequin du logo de la chaîne de café. Le speaker aboie au micro pour appeler les retardataires. Des musulmans font leurs prières dans un recoin de l’aéroport. Des vacanciers font provision de dattes et de gâteaux traditionnels. Je m’assoie sur un canapé en rosace et recommence à lire. Après un long moment, je lève le nez. Étrangement, la zone de transit a changé de couleur de peau. Le jour, il y aurait des destinations « blanches » ; la nuit, des destinations « noires ». J’embarque pour le second vol. L’avion se positionne sur la piste. La tête recouverte d’un châle, une voisine commence à prier. L’avion décolle. La carlingue tremblote puis se stabilise. Le repas est déjà servi. Par instinct, je ne laisse rien de ce dernier vestige occidental, même affadi et servi en barquette. Une des hôtesses a un regard cuiré. Son appareil dentaire ajoute du charme à sa maladresse. Au tout nouvel aéroport de Dakar, le douanier me demande le lieu de mon hébergement. Dans la précipitation, j’ai oublié de prendre l’adresse de la compagnie de théâtre. Le douanier me demande de stationner entre deux guérites. Le temps passe. J’allume mon portable. L’opérateur me prie de bien vouloir observer les nouvelles conditions tarifaires. J’envoie un message à Carlos. Hann Bel-Air est le sésame qui m’ouvre la frontière. Je récupère rapidement mon sac à dos. Carlos, Paige et Samba de la compagnie sont là. Je n’ai pas le temps de faire du change. Samba négocie le tarif du taxi. Après une heure de route, nous arrivons à Hann. À cette heure avancée de la nuit, gargotes et boutiques sont fermées, les ruelles silencieuses. Les maisons de terre et de tôle paraissent vides. Adossés à un mur, quelques jeunes jouent encore aux passagers de la nuit. Au local de la compagnie, Samba ne semble plus trop savoir quoi faire de nous. Nous installons nattes et moustiquaires entre des bancs d’écolier, une mobylette et un ventilateur à l’abandon. Il nous reste quelques heures de sommeil avant le levé du jour.

 

Texte et photos : ©JRo.

Chroniques sénégalaises, épisode 1/11. 16 mars 2018

Mi-décembre, Carlos et Paige m’ont proposé d’accompagner leur compagnie de théâtre au Sénégal. Durant une semaine, j’ai ainsi couvert le projet « Hann : voices of a bay » et suivi la compagnie Kaddu Yaraax de Dakar dans son initiation au jeu masqué.

Jeudi 4 janvier

Je rejoins Paris en TER. Carlos et Paige m’hébergent pour la nuit. Mon avion est le lendemain matin tôt, le leur dans l’après-midi. Ils arriveront à Dakar dans la soirée, moi dans la nuit. Un membre de Kaddu Yaraax, la compagnie de théâtre qui nous accueille, viendra nous récupérer. Gare Montparnasse, métro ligne 4, sortie Strasbourg – Saint-Denis. La grande Arche n’a pas bougé. Les rabatteurs de salons de coiffure alpaguent la chalande africaine. Le vendeur de marrons grillés ventile son braséro. La pluie glaciale a fait fuir pigeons et prostituées mais la rue est restée fidèle : les grands sacs bariolés aux devantures des bazars, les odeurs de restaurants indiens, grecs, kurdes… la circulation en sens unique, le crado des trottoirs, les supérettes, le vendeur de fruits et légumes. La porte à code est ouverte. Je préviens de mon arrivée et croise Carlos dans l’escalier. Nous nous embrassons : il s’en va rejoindre un vieil ami. Paige m’accueille et m’offre à déjeuner. Elle me raconte les nouvelles de l’École, le réveillon passé avec le petit-fils de CHAPLIN, leur mariage en Espagne et leurs vacances canadiennes en canoë. J’évoque mon travail à l’usine, ma difficulté à écrire, mon participation heureuse à un festival de performances à Marseille en septembre.

À l’instant, j’aimerai prendre Paige en photo au milieu du petit salon envahi de plantes vertes. Une lumière pâle lui tombe sur le visage. Un canari volette entre le miroir du bureau et la cage près de la fenêtre.

Le déjeuner fini, nous avons encore quelques affaires à préparer. Paige doit vider des disques durs externes. De mon côté, je dois acheter une moustiquaire avant de voir A, une amie vénézuélienne. A. m’attend au fastfood près de la bouche de métro. L’odeur de friture est désagréable mais l’accès au wifi y est gratuit. Après avoir tenté un premier bar assez glauque, nous nous replions chez Jeanette. Une bière pour A, un chocolat chaud pour moi. Ses lèvres portent un joli rouge et son accent m’enchante. J’avais oublié son regard. A. a intégré un atelier d’écriture. Souvenirs de l’année passée, lectures, méditations… il est déjà l’heure de nous séparer. Carlos, Paige et moi sommes invités à dîner chez P. en compagnie de sa fille M., d’une amie médecin et de la fille de celle-ci. Situé un peu plus haut dans la rue, l’appartement est distingué. Un cabinet de curiosité moderne et élégant. Le dîner est sympathique. Nous parlons du voyage à venir, de Bretagne, des migrants de Calais ou de Grande-Synthe.

Après le repas, M. nous montre ses carnets de croquis, mélanges de tissus, dessins, peintures et de quelques mots griffonnés. De retour à l’appartement, je vais prendre une douche dans « la scène de crime » où de grandes toiles en plastique sont scotchées aux murs façon police scientifique.

 

Texte et photos : ©JRo.

Je suis un architecte du désir. 9 mars 2018

09/03/18

Je suis un architecte du désir.
Je construis des amours utopiques en archipels.
Souvent mon radeau s’échoue, s’embourbe.
Alors j’écope.
J’écope ma peine à la petite cuillère où les oiseaux viennent boire dedans.
J’ai le temps tu sais.
Le temps de mes rêveries, d’y rester dedans, de penser à toi encore et de me sentir au chaud.
La crue nous a fait lever l’ancre de nous mais je n’en ai pas fini de mon désir, de ta beauté.
Où s’arrête l’amour ? Je dérive, je divague.
Tu me manques en plein, mon amour fantôme.

En mangeant cette noix. 3 mars 2018

24/11/17

En mangeant cette noix,
J’ai mangé la grange où elle a séché.
J’ai mangé la paille stockée, les chevaux de trait qui n’étaient plus, les cordes, les râteliers, les souris, la meule à grain, la porte en bois, les toiles d’araignée enfarinées.
J’ai mangé mon vieil oncle.

Stage théâtre Sénégal, part 1/3 : l’environnement. 1 février 2018

01/02/18

Local de la Cie Kaddu Yaraax dans le quartier de Hann Village, Dakar.
Plage du quartier de pêcheurs de Hann Bel Air, Dakar.
Pirogues, plage et villa de la résidence théâtrale, quartier de Camaro (?) à Ngaparou.

Photos : ©JRo, dans le cadre du projet « Hann, voices of a bay » de la Cie Manifesto Poético.

hann-voices-of-a-bay

Projet « Hann : Voices of a Bay » 31 décembre 2017

31/12/17

Du 5 au 14 janvier, je serai en reportage à Dakar (Sénégal) pour le projet « Hann : Voices of a Bay » de la Cie Manifesto Poético en co-production avec le Theatre Forum Company Kàddu Yaraax.

Plus d’infos :
http://www.manifestopoetico.com/hann-voices-of-a-bay

Ravaudage. 5 novembre 2017

19/10/17

C’était cousu d’avance.
Le chas joue avec le fil à moins que ce ne soit la louve…
Une maille à l’endroit, une maille à l’envers.
Elle a abandonné le métier
Et sa griffe de velours a coupé court
le laissant là détricoté.
La reprise, quand il y a méprise, est impossible.