Chroniques sénégalaises, 9/11. 11 mai 2018

Vendredi 12 janvier

Ce matin, le travail est axé sur l’espace de la scène. Le cercle est l’espace scénique « premier ». Le public entoure le conteur, les acteurs. Composé d’un centre et de lignes radiales, il ne s’articule pas ou peu. Constitué d’une ligne parallèle au public, d’une profondeur et d’un centre, le cadre est beaucoup plus dramatique. Il permet de développer le jeu. Dans ce cadre, deux patrons initiaux (ou schémas directionnels « automatiques » de mouvements) coexistent : celui de diagonales et celui de lignes. Un troisième dit « patron dynamique » combine les deux. Quelques soit le patron, l’acteur doit attaquer son entrée. Son mouvement doit être justifié. L’espace doit être « secoué » par la composition de son jeu et ses changements de rythme. L’espace « plein » de création se situe entre les espaces « vides » de début et de fin de spectacle. Le scénario de la saynète se précise. Faute de temps, Carlos propose aux acteurs une pièce sur la thématique des déchets omniprésents depuis le début de notre séjour. Ponctuée de chants, de musique et de passages contés, l’histoire comporte cinq tableaux :
1. Un couple se dispute sur la propreté de la maison. La femme pose un ultimatum à son mari : s’il ne trouve pas de solution, elle le quittera.
2. La femme part. L’homme balaye mais se retrouve submergé devant la quantité de détritus.
3. Désespéré, il reçoit l’aide inattendue et fantasmagorique de ripeurs à tête de déchets.
4. À son retour, l’épouse trouve l’appartement propre et rangé.
5. Rabiboché, le couple sort de scène suivi de son cortège d’extraterrestres.

Youssoupha interviendra en conteur. Il articulera les tableaux et sera accompagné de Fatou au chant. Elle a écrit et composé une chanson dont le refrain sera repris en chœur par la troupe. PapeSidi, Babacar et Moussa s’enchaîneront au djembé. Samba, Ndaye, Babacar, Alioune et PapeSidi s’occuperont des jeux d’objets (introduction et deuxième tableau) et de masques (troisième et cinquième tableaux). Daba et Moussa tiendront les rôles principaux du couple. Au final, en sa qualité de « jocker », Leyti engagera le théâtre-forum vers sa partie débat. Assisté de Carlos et de Paige, chaque groupe répète, discute et améliore les parties : les uns dans la cour, les autres dans le salon. Pendant les pauses, certains acteurs s’isolent pour apprendre le texte d’un prochain spectacle. Je laisse les acteurs à leur répétition et vais prendre quelques photos à l’extérieur de la villa. Sous un hangar, des enfants jouent avec le sable. À l’image de leurs aînés, ils chargent et tirent avec une ficelle des pirogues confectionnées avec des bouteilles de soda coupées en deux.

Le soir, à mon retour de la plage, j’ai droit à un concert improvisé. À l’abri d’une paillote, un enfant chante accompagné de son père au djembé.

 

Texte et photos : ©JRo.

Chroniques sénégalaises, 8/11. 4 mai 2018

Jeudi 11 janvier

Bruit de moustiques et fuite d’eau à éponger : la nuit a été courte pour Carlos et Paige. Ragaillardis par une double ration de café, ils démarrent la matinée avec les exercices du « point fixe ». Ce jeu de mouvements consiste à « mobiliser » le corps en fonction d’un de ses éléments bloqués (le plus souvent la main). Immobilité et mouvement ne sont plus des valeurs opposées mais complémentaires. Cette contrainte développe tout un ensemble d’attitudes et de situations simulées propres au mime (ex. : porter un bâton, ouvrir une fenêtre).

Ce jeu se poursuit en duo. L’un des deux partenaires sert de point fixe à l’autre. Le contraste entre les deux protagonistes amplifie l’action (ex. : un cambriolage. L’un des voleurs regarde tandis que l’autre force et franchit la fenêtre d’une maison). Carlos a de plus en plus mal au dos. Sans cesse perturbée, la formation avance moins vite que prévue. En écho, je ressens une vive douleur au pied. Cependant, je reconnais mon épine sentimentale d’hier au soir. Ma douleur disparait. Dans l’après-midi, la construction des masques reprend.

J’en profite pour faire quelques photos à partir du toit-terrasse. À mon retour, j’aperçois un bandage au doigt de Fatou. Elle s’est entaillée avec une lame de ciseaux. Paige a pansé la blessure comme elle pouvait. Je vais chercher ma trousse de secours, désinfecte la plaie et change le pansement. Fatou me remercie d’un air confus. Tabou du sang ? Peur de la maladie ? L’oubli de la trousse de secours me gêne moins que le manque d’action et d’empathie du reste de la troupe.
Poussé par la construction des masques, je me lance dans la confection artisanale d’enveloppes. Je découpe un sac plastique tramé, récupéré sur la plage la veille au soir. Sous la chaleur du braséro, je vais quelques essais de thermocollage. Le plastique fond, se rétracte, peine à se souder et se déchire facilement. J’aurai au moins tenté.
Dans l’après-midi, Leity, en bon chargé de communication, a invité la responsable de la compagnie locale de théâtre à dîner. Talons hauts, jupe de cuir courte et ongles vernis, la frêle jeune femme est accompagnée d’un ami – garde du corps. Look branché, il porte un legging troué et des mitaines noires. Leyti présente le projet et les membres des deux compagnies. Sur un ton trop galant, l’un des acteurs s’annonce comme « le responsable ». Il suggère à la jeune femme qu’ils pourraient s’entretenir du projet en tête à tête. Du tac au tac, un autre acteur répond « Oui, il est responsable des cuisines » et un second de renchérir : « Et moi, Mademoiselle, je suis le responsable des responsables ». Plus sérieusement, Leyti propose qu’elle vienne à la répétition générale de samedi et suggère une présentation publique pour dimanche.

 

Texte et photos : ©JRo.

Chroniques sénégalaises, 7/11. 27 avril 2018

Mercredi 10 janvier

La séance commence par un récapitulatif des mouvements vus les jours précédents.

Elle continue par des exercices d’engagement, de confiance, de déséquilibre. La diagonale est un déséquilibre. La seconde moitié de la matinée se poursuit par l’étude des trois « paliers » du geste. Un geste ne doit pas être illustratif. L’acteur ne doit pas chercher à expliquer, il doit réagir physiquement. Ainsi, un geste de la tête donne une indication comportementale ou directionnelle, un geste de la poitrine expose un sentiment (l’amour, le courage…), un geste du bassin engage une action (ex. : porter une valise, ouvrir une porte). L’attitude des acteurs gagne en finesse.

Après le déjeuner, une partie de la troupe a perdu sa motivation. La nuit dernière, le septième khalife général de la confrérie mouride est mort. Dignitaire religieux et guide spirituel reconnu, ce septième khalife était particulièrement apprécié de la population. Le stage ne reprend que vers seize heures. Moussa, Youssoufa et Ndeye jouent le masque.

Au soleil couchant, la fabrique des masques s’installe dans le salon.
Souvent, au moment de ma balade nocturne, Leyti est assis sur un tabouret en face du portail. Dans la rue, dos au mur et ordinateur portable sur les genoux, il tente de capter du réseau. Ce soir, les souvenirs de L. me reviennent. Ne sachant que faire et malgré les quatre mille deux cent kilomètres qui nous séparent, je lui parle à haute voix.

 

Texte et photos : ©JRo.

Chroniques sénégalaises, 6/11. 20 avril 2018

Mardi 9 janvier

Avant le petit déjeuner, Youssoupha est déjà dans la cours. Pour démarrer la journée, il me propose d’aller se baigner. J’accepte et garderai cette habitude pour le reste du séjour.
Aujourd’hui, les acteurs poursuivent l’étude du mouvement.

À partir de l’ondulation, ils étudient les quatre grandes articulations du corps (genoux, hanches, poitrine et tête). Le corps s’inscrit dans un espace composé de lignes (direction, sens), de forces horizontales et verticales. Il en suit le sens ou les compense. Les gestes sont en rapport avec ces forces. Vers midi, nous trions et lavons la récolte de plastique d’hier. Après le déjeuner, l’atelier masque débute. Carlos et Paige ont apporté du matériel : pinces, bobines de fil de fer et ficelles de différents calibres seront laissées à Kaddu Yaraax à la fin du stage. Suivant son inspiration (matière, couleur, volume…), chacun choisit ses morceaux de plastiques puis troue, perce, découpe, assemble avec plus ou moins de facilité.

Une première ébauche de masque apparait. Son élaboration explore deux voies : la composition et la fonctionnalité. La composition met en rapport des plans, des lignes, des angles dans une architecture qui fait masque. La fonctionnalité permet au personnage d’articuler son action. En fin d’après-midi, l’essai des masques de la Commedia continue. Daba, Alioune, Samba et PapeSidi se prêtent au jeu. Carlos apporte ses premières remarques. Premièrement, l’acteur n’est pas au service de sa propre satisfaction. Le personnage, d’autant plus s’il est masqué, impose à l’acteur des lignes de force. Le personnage n’est pas une « idée ». Ses mouvements ouvrent et instrumentalisent une histoire (que le public aura à charge de fermer). Son jeu possède des angles et des lignes d’attaque. Pour devenir théâtral, le comportement social et culturel de l’acteur doit se transposer dans un univers dramatique. Pour se faire, l’acteur devra trouver un langage extra-quotidien. Deuxièmement, dans un rapport d’espace, l’acteur donne autorité à l’objet. L’important est le chemin qu’il parcourt entre son point de départ et l’objet. Un acteur veut s’asseoir sur une chaise. Dans une scène burlesque, le comique viendra d’abord du fait qu’il n’arrivera pas à gagner la chaise ; ensuite du fait qu’il n’arrivera à s’asseoir dessus.
Il n’est pas rare qu’un stagiaire interrompt son exercice pour s’occuper d’un voisin venu demander un renseignement ou un service. Une jeune fille vient puiser de l’eau, des enfants prendre leur douche dans la salle de bain du gardien. La réciproque est vraie : il nous manque une écumoire ou une grille pour cuire le poisson : les voisins sont là pour nous les prêter. Nos visiteurs quotidiens regardent du coin de l’œil les exercices et les répétitions. Ainsi, tout le quartier est au courant de nos activités. Il serait malvenu, voire même inquiétant, qu’un groupe s’enferme et ne réponde pas aux sollicitations. Les habitants pourraient alerter leur chef de quartier, lui d’appeler le maire qui le signalerait à la police. Aujourd’hui encore, en pleine exercice, la porte s’ouvre. Cette fois, une agent immobilier fait la visite. Après une rapide présentation, Carlos poursuit l’entraînement. La surprise de voir la villa squattée par une compagnie de théâtre aura peut-être éclipsé les boiseries vermoulues, les moustiquaires cassées, les portes ajourées et grinçantes… sans compter les fuites d’eau et les mobiliers abandonnés. La vue du toit-terrasse et l’accès direct à la mer auront certainement fait aussi leur petit effet.

 

Texte et photos : ©JRo.

Kinogent 2018 : quelques photos. 17 avril 2018

KinoKabaret 2018, c’est d’abord et toujours trois jours pour écrire, filmer, monter puis diffuser des très court-métrages (7 minutes maximum).
Esprit Kino : « Faire bien avec rien, faire mieux avec peu, mais le faire maintenant ! »

Un grand merci à Kinogent et à tous les kinoïtes présents.

Chroniques sénégalaises, 5/11. 13 avril 2018

Lundi 8 janvier

La troupe est enfin au complet. La séance commence par quelques échauffements et des exercices de déséquilibre. En binôme, les acteurs cherchent des points de force, des jonctions.

L’intérêt est de déployer une tension physique entre les deux acteurs. L’espace situé entre eux, même vide, devient dramatique jusqu’à devenir un troisième personnage. Ancré à la terre, le corps compense sans cesse la gravité : il pousse, tire, porte, dépose. Immobile ou en mouvement, il crée un langage poétique avec ses rythmes, ses temps. En début d’après-midi, Carlos présente sa collection de masques de la commedia dell’arte. Il explique les différents personnages et leurs principaux caractères. Fatou, Babacar et Youssoupha seront les premiers à essayer le jeu masqué.

À la pause, je discute avec Youssoupha. Depuis deux ans, il s’essaie à l’écriture pour le théâtre et la télévision. Son dernier projet raconte les aventures d’une jeune fille qui, malgré les épreuves, parvient à son rêve : être la première femme chauffeur d’un grand directeur d’entreprise. Son histoire me fait penser à la tradition japonaise du kintsugi. Maladroitement, je lui rapporte l’histoire de la tasse ébréchée, métaphore de la résilience. Avant le repas, Carlos demande aux stagiaires de récupérer des déchets plastiques. Ils serviront à la confection des masques du lendemain. Chacun s’en va glaner des bidons, des sacs ou des bouteilles. La plage et l’environnement proche de la villa regorgent de cette matière première. Il n’y a malheureusement qu’à se baisser. En début de soirée, je profite des derniers rayons du soleil sur la plage. Je m’assoie, ferme les yeux et respire. Une bonne partie du groupe arrive dans un joyeux tintamarre. La tribu se baigne, chante, danse puis rejoint la villa. Le silence revient. Sous le ciel étoilé, j’observe la silhouette des pirogues devant la mer. À mon retour, des petits verres de thé ou de lait sucré tournent de main en main. Ce soir, les acteurs chanteront des airs traditionnels et nous conteront des fables.

 

Texte et photos : ©JRo.

« Les transports amoureux » (court-métrage). 6 avril 2018

Ce court-métrage a été réalisé dans le cadre du KinoKabaret 2018 et présenté en projection publique à Nogent-le-Rotrou (28).

Pour voir la vidéo :

Un grand merci à Kinogent et à tous les kinoïtes présents.

KinoKabaret 2018, c’est d’abord et toujours trois jours pour écrire, filmer, monter puis diffuser des très court-métrages (7 minutes maximum).

Esprit Kino : « Faire bien avec rien, faire mieux avec peu, mais le faire maintenant ! »

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Maïastrart Production
en partenariat avec Kinogent
présente :
« Les transports amoureux »

Avec :
Garçon : Sofian,
Fille 1 : Maria,
Fille 2 : Morgane KERBRAT,
Fille 3 : Tefin.

Réalisation & montage :
Jérôme RAGOT

Caméra :
Morgane KERBRAT

Avec le soutien de :
Morgane KERBRAT et Jérôme BESNIER (Chato’Kino),

Musique :
« Hooray, Hooray, This Woman Is Killing Me »
© Sonny TERRY & Brownie McGHEE, 1962.

Chroniques sénégalaises, 4/11. 6 avril 2018

Dimanche 7 janvier

Le petit déjeuner est pris dans un restaurant au coin de la rue. Dans la matinée, Leyti et Youssoupha nous ont rejoints. Paige me montre le matériel. À midi, la troupe n’est toujours pas complète. Un tel n’est pas encore là ? Ce n’est pas un problème. Il arrivera tout à l’heure, peut-être dans deux heures, plus probablement demain. Du toit-terrasse, nous voyons le minaret de la mosquée voisine. Au Sénégal, quatre vingt quinze pourcent de la population est de confession musulmane. Chaque quartier a sa mosquée. Ngaparou semble encore en construction. Avec la crise, les investisseurs sont partis. Les projets immobiliers sont à l’abandon. Les maisons à vendre et terrains en friche sont nombreux. Des cottages avec piscine côtoient des petits immeubles et des maisons familiales où picorent quelques poules.

Les déchets sont partout. Pour passer le temps, nous allons nous baigner. En fin d’après-midi, nous allons ravitailler à la boutique de la station essence : une bonbonne d’eau, un paquet de gâteaux et deux boîtes de salades de fruits. Sur les grands axes, le balai des camions est incessant. 4×4 et voitures importées doublent les carrioles tractées par des chevaux ou les voitures abandonnées sur le bas côté. Les garages sont souvent à ciel ouvert. Les réparations se font à même la route.
Aperçus hier au dessus de la criée, des aigles littoraux sont perchés sur le mur de la propriété mitoyenne.

De gros moineaux, semblables à nos rouges-gorges, glanent les miettes de pains sous la table. Un couple de tourterelles au col rosé a élu domicile dans la frondaison colorée des arbustes de la villa.
Leyti et Youssoupha sont repartis. Vers vingt heures, nous allons au restaurant que l’on nous a conseillé. Après quelques recherches, nous toquons à une grande porte en fer. Au menu : tomates, salade et poulet-frites. Samba, Carlos et Paige entament leurs repas de bon cœur. J’attaque mon assiette avec enthousiasme. Les recommandations de ma cousine sur les crudités m’effleurent l’esprit. À la fin, voyant la salade et les tomates restées dans les assiettes de Carlos et Page, le doute me prend : advienne que pourra.
Le soir venu, nous allons à la rencontre d’Alioune et Moussa. Accompagnés de Babacar, ils sont à pied. Ils portent leurs nattes et des bidons thermos. Au bord de la route, un frère Mouride agite une grande calebasse emplie de monnaie. Il collecte des fonds pour les pèlerins et les célébrations. Cette confrérie est la plus répandue au Sénégal. Ses membres sont très pieux et très généreux. Youssoupha fait partie d’une autre confrérie où l’ordre des prières n’est pas imposé, où l’importance des saints n’est pas la même.
PapeSidi, Daba, Ndeye et Fatou arrivent à la tombée de la nuit. Diol arrivera plus tard encore. Robe chatoyante, longs cheveux et port altier, Ndeye traverse le salon. Lasse de la journée, elle s’affale sur une natte et jette sa perruque. Les paroles de Samba me reviennent. Je souris de m’être fait prendre.

 

Texte et photos : ©JRo.

Chroniques sénégalaises, 3/11. 30 mars 2018

Samedi 6 janvier

L’appel du muezzin me réveille. Bientôt, des psalmodies s’élèvent de l’école coranique située en face. Les voix enfantines oscillent entre fatigue et ferveur. J’écoute les bruits de la rue. Je prends quelques photos d’intérieur.

Après la lecture d’un recueil de poésies photocopié, je me décide à sortir. Je traverse la place vers la mosquée. Accroupies près de leurs bacs en plastique, les lessiveuses sont déjà à l’œuvre. Les commerces commencent à ouvrir. La meuleuse du ferronnier se met à jouer. Sous un arbre, de jeunes vendeurs proposent des graines en sachets. Je reviens m’assoir au seuil du local. Un chat famélique fait sa toilette.

Des chèvres empruntent la rue. Une vieille femme balaye le sable devant sa baraque. Carlos et Paige se réveillent. Leyti, le vice-président de la compagnie, fait son entrée. Il propose que nous allions prendre le petit déjeuner au coin de la rue. La boulangère nous prépare sur tréteaux des sandwichs au cervelas et à l’oignon frits. Les cafés sont pris dans une autre échoppe tenue par des jeunes filles. Diol, le président de la troupe, vient d’arriver. Il nous présente la compagnie. En wolof, Kaddu Yaraax signifie « la voie de la transparence ». Ce nom fait référence à leur première « lutte théâtrale » pour la qualité de l’eau et la défense de la baie de Hann. Composée d’une quinzaine d’acteurs, la troupe joue un peu partout au Sénégal le théâtre forum. Mise au point dans les années soixante par le brésilien Augusto BOAL, le théâtre forum est une forme du théâtre de l’opprimé. Populaire, la pièce se joue dans la rue. Engagé, son thème aborde un sujet local, pointe du doigt des préoccupations sociales, sanitaires, environnementales voire dénonce des situations politiques. D’une durée de quinze à vingt minutes, la pièce se poursuit par un débat avec le public. Au Sénégal, la transition est effectuée par un harangueur de foule appelé « joker ». La compagnie intervient aussi dans des dispensaires, des écoles ou des maisons de quartiers sur des thèmes tels que le Sida, la pollution de l’eau… la plupart de temps sous le patronage de fondations philanthropiques internationales. En début d’après-midi, Samba nous fait découvrir le quartier des pêcheurs. Arrivés à la plage, nous restons bouche bée. Sur la grève, la mer turquoise recrache des monceaux de plastiques. Derrière nous, la ville vomit ses eaux grises.

À même la plage et à ciel ouvert, la criée. Des étales de bric et de broc proposent toutes sortes de poissons frais débarqués. Transportés à l’aide de glacières en polystyrène, les poissons sont livrés par voiture ou charrette à bras. Sur une natte, des nageoires charnues sèchent au soleil. Un peu plus loin, gueule ouverte, des requins gisent abandonnés. Nous suivons la plage vers le nord puis revenons sur nos pas. Les pirogues sont prêtes à repartir. Tatouées de motifs verts ou rouges, certaines arborent pour pavillon l’écusson de l’équipe de football préférée de leur propriétaire. La pêche est un bon exemple des ravages du capitalisme et de la mondialisation. Pour répondre à une demande toujours croissante en produits de la mer, la flottille traditionnelle s’est muée en armadas. Au large, elle croise des bateaux-usines étrangers. Certains outrepassent les cotas de prélèvement, d’autres interdisent aux douaniers de monter à bord. La surpêche diminue la ressource. Les pirogues vont de plus en plus loin. Les pêcheurs remontent une quantité moindre de poisson. Face à la concurrence des usines flottantes, la conserverie de thon locale a fermé privant de revenus des centaines de familles. L’exportation fait grimper les prix sur les marchés locaux. Contre cette crise, certains patrons de pêche louèrent leurs pirogues pour des traversées clandestines vers l’Espagne. S’en suivit une vague massive d’émigration et avec elle, son lot de naufrages. Les traversées cessèrent. Loin d’avoir trouvé l’eldorado, les migrants sont revenus. Chaque pêcheur a ainsi un frère ou un cousin hispanophone. Nous retraversons le ruisseau des égouts. Je me saisis d’une carte à jouer tombée à terre : un sept de cœur, peut-être un signe de la bonne fortune. Des gamins jouent avec des ballons de films plastiques. Sur la plage, les écoles de foot et les terrains improvisés sont légions. Le soir, des gaillards courent et font de la musculation. Ici comme ailleurs, les carrières de footballeurs font rêver. Au détour d’une ruelle, une femme haute en couleur sort d’un porche. Samba nous prévient : les sénégalaises sont coquettes. Depuis longtemps déjà, la mode est aux ajouts capillaires, longs et raides à l’occidentale. Sur les routes, des panneaux publicitaires géants vantent les mérites de crèmes de beauté, de shampoings revitalisants. Grâce à une campagne nationale, le blanchiment de la peau semble moins en vogue. Pauvreté, pollution, émigrations, consumérisme… Cela fait beaucoup pour une seule journée. De retour au local, nous accusons le coup et éprouvons le besoin d’en parler. En début de soirée, Diol nous propose de rejoindre Ngaparou où se déroulera le stage. Nous devions partir tous ensemble le lendemain mais l’équipe va arriver au compte-gouttes. Mieux vaut commencer à préparer les lieux. Samba nous accompagne. Je jette un dernier regard au local. Une souris se faufile contre un mur derrière sacs et bidons. Le taxi nous attend sur la petite place devant la pharmacie et l’ébénisterie – recyclerie de meubles. Nous chargeons matériels et bagages. Les nattes sont fixées au toit. Sur la rocade, elles manquent de s’envoler. Klaxonné par une moto, le chauffeur s’arrête sur la bande d’arrêt d’urgence pour les resserrer. Les bagnoles de nos pays industrialisés finissent ici. Une Peugeot 405 peut avoir le capot d’une Volkswagen, le volant et le coffre d’une Citroën. On fait peu de cas ici des contrôles techniques et autres normes anti-pollution. Typiquement bariolés, les estafettes Renault des années soixante dix servent de minibus publics. Fréquemment, des passagers supplémentaires s’agrippent aux portes ou aux échelles arrière. Nous repartons. À mesure que nous sortons de l’agglomération, l’air devient plus respirable et les dangers de la route plus visibles. Le chauffeur freine au dernier moment. La voiture a perdu sa troisième vitesse. La route est suffisamment large pour deux voies mais pas assez pour trois. Sans marquage au sol, doubler une moto quand une voiture vient en face relève plus du pilotage que de la conduite. Pour doubler un camion ? Rien de plus facile, prenez de l’élan, jetez un œil grâce à une petite embardée et lancez-vous ! Si le temps de parcours est trop juste : faites des appels de phare, klaxonnez et n’oubliez pas de jurer sur la mauvaise conduite du chauffeur d’en face. Sur ce tronçon, seuls les feux arrière des véhicules signalent les dos d’âne. Nous nous arrêterons près d’un centre de soins et saluons Alioune et Moussa. Ces deux comédiens viennent de finir leur représentation et nous rejoindront demain. Plus tard, nous traversons un hameau à vive allure. Un sifflet se fait entendre. Le taxi fait marche arrière et s’arrête dans un nuage de poussière. Un policier demande les papiers du véhicule et la carte professionnelle de notre chauffeur. Son supérieur nous dévisage d’un air satisfait. Une discussion s’engage en wolof puis tous les quatre s’en vont à l’arrière. La contravention pour excès de vitesse peut sauter contre un bakchich. Samba refuse. Les portières claquent. Nous repartons précipitamment. Le chauffeur nous dépose puis tente de monnayer un supplément : sans succès. Maussade, il repart payer son amende et récupérer ses papiers. Le gardien nous ouvre les portes de la villa. Des grappes de fleurs débordent des hauts murs.

Ce deux-étages avec toit-terrasse tranche à côté du deux-pièces du local. Les trois chambres sont au premier. Carlos et Paige auront celle avec salle de bain et vue sur mer. Partagée avec Diol et Leyti, j’aurai la seconde avec clé pour stocker le matériel. Pour cette nuit, Samba prendra la troisième, qu’occuperont par la suite les femmes de la compagnie. Nous poussons les meubles dans le salon. Samba branche la télévision et s’installe dans le canapé. La salle à manger servira de cantine, d’atelier, de salle de repos et de dortoir.

 

Texte et photos : ©JRo.

Chroniques sénégalaises, épisode 2/11. 23 mars 2018

Vendredi 5 janvier

Je pars tôt. Je finis d’imprégner d’insecticide vêtements et moustiquaire. Mon stylo torche éclaire la cuisine. Je reste discret pour ne pas réveiller M., une amie iranienne qui dort dans la salle à manger. Je me sers un verre du jus de baobab biologique offert la veille : soixante quinze centilitres de flotte rosée payé un bras. Quatre biscottes craquent dans la nuit. Je fais réserve de quatre petites oranges. Je referme la porte. Suivant les indications griffonnées la veille, je rejoins la gare du Nord. Sous un échafaudage, deux marginaux alcoolisés terminent leur discussion. Un troisième m’interpelle et grogne à mon rapide « désolé ». Le RER part. J’entame un nouveau livre. Je suis en avance à l’aéroport. Le fils obèse d’une famille orientale va chercher un coca. Au téléphone, un soi-disant steward à l’accent du sud parle trop fort. Son amie trépigne. Pour se détendre, ils partent faire les boutiques. À l’affichage des enregistrements, la file est déjà longue. Je vérifie mon bagage à main : billets, passeport, carnet de vaccinations et la lettre de L. reçue juste avant mon départ. Mon sac à dos part directement pour Dakar. Je fais escale à Alger où le ciel a pris le bleu de l’uniforme de la police aux frontières. La zone de transit n’est pas indiquée. Blasé, un douanier m’indique le chemin. À cette heure-ci, je suis seul. Passé le portique et l’interrogatoire, je suis accueilli par l’arlequin du logo de la chaîne de café. Le speaker aboie au micro pour appeler les retardataires. Des musulmans font leurs prières dans un recoin de l’aéroport. Des vacanciers font provision de dattes et de gâteaux traditionnels. Je m’assoie sur un canapé en rosace et recommence à lire. Après un long moment, je lève le nez. Étrangement, la zone de transit a changé de couleur de peau. Le jour, il y aurait des destinations « blanches » ; la nuit, des destinations « noires ». J’embarque pour le second vol. L’avion se positionne sur la piste. La tête recouverte d’un châle, une voisine commence à prier. L’avion décolle. La carlingue tremblote puis se stabilise. Le repas est déjà servi. Par instinct, je ne laisse rien de ce dernier vestige occidental, même affadi et servi en barquette. Une des hôtesses a un regard cuiré. Son appareil dentaire ajoute du charme à sa maladresse. Au tout nouvel aéroport de Dakar, le douanier me demande le lieu de mon hébergement. Dans la précipitation, j’ai oublié de prendre l’adresse de la compagnie de théâtre. Le douanier me demande de stationner entre deux guérites. Le temps passe. J’allume mon portable. L’opérateur me prie de bien vouloir observer les nouvelles conditions tarifaires. J’envoie un message à Carlos. Hann Bel-Air est le sésame qui m’ouvre la frontière. Je récupère rapidement mon sac à dos. Carlos, Paige et Samba de la compagnie sont là. Je n’ai pas le temps de faire du change. Samba négocie le tarif du taxi. Après une heure de route, nous arrivons à Hann. À cette heure avancée de la nuit, gargotes et boutiques sont fermées, les ruelles silencieuses. Les maisons de terre et de tôle paraissent vides. Adossés à un mur, quelques jeunes jouent encore aux passagers de la nuit. Au local de la compagnie, Samba ne semble plus trop savoir quoi faire de nous. Nous installons nattes et moustiquaires entre des bancs d’écolier, une mobylette et un ventilateur à l’abandon. Il nous reste quelques heures de sommeil avant le levé du jour.

 

Texte et photos : ©JRo.

Chroniques sénégalaises, épisode 1/11. 16 mars 2018

Mi-décembre, Carlos et Paige m’ont proposé d’accompagner leur compagnie de théâtre au Sénégal. Durant une semaine, j’ai ainsi couvert le projet « Hann : voices of a bay » et suivi la compagnie Kaddu Yaraax de Dakar dans son initiation au jeu masqué.

Jeudi 4 janvier

Je rejoins Paris en TER. Carlos et Paige m’hébergent pour la nuit. Mon avion est le lendemain matin tôt, le leur dans l’après-midi. Ils arriveront à Dakar dans la soirée, moi dans la nuit. Un membre de Kaddu Yaraax, la compagnie de théâtre qui nous accueille, viendra nous récupérer. Gare Montparnasse, métro ligne 4, sortie Strasbourg – Saint-Denis. La grande Arche n’a pas bougé. Les rabatteurs de salons de coiffure alpaguent la chalande africaine. Le vendeur de marrons grillés ventile son braséro. La pluie glaciale a fait fuir pigeons et prostituées mais la rue est restée fidèle : les grands sacs bariolés aux devantures des bazars, les odeurs de restaurants indiens, grecs, kurdes… la circulation en sens unique, le crado des trottoirs, les supérettes, le vendeur de fruits et légumes. La porte à code est ouverte. Je préviens de mon arrivée et croise Carlos dans l’escalier. Nous nous embrassons : il s’en va rejoindre un vieil ami. Paige m’accueille et m’offre à déjeuner. Elle me raconte les nouvelles de l’École, le réveillon passé avec le petit-fils de CHAPLIN, leur mariage en Espagne et leurs vacances canadiennes en canoë. J’évoque mon travail à l’usine, ma difficulté à écrire, mon participation heureuse à un festival de performances à Marseille en septembre.

À l’instant, j’aimerai prendre Paige en photo au milieu du petit salon envahi de plantes vertes. Une lumière pâle lui tombe sur le visage. Un canari volette entre le miroir du bureau et la cage près de la fenêtre.

Le déjeuner fini, nous avons encore quelques affaires à préparer. Paige doit vider des disques durs externes. De mon côté, je dois acheter une moustiquaire avant de voir A, une amie vénézuélienne. A. m’attend au fastfood près de la bouche de métro. L’odeur de friture est désagréable mais l’accès au wifi y est gratuit. Après avoir tenté un premier bar assez glauque, nous nous replions chez Jeanette. Une bière pour A, un chocolat chaud pour moi. Ses lèvres portent un joli rouge et son accent m’enchante. J’avais oublié son regard. A. a intégré un atelier d’écriture. Souvenirs de l’année passée, lectures, méditations… il est déjà l’heure de nous séparer. Carlos, Paige et moi sommes invités à dîner chez P. en compagnie de sa fille M., d’une amie médecin et de la fille de celle-ci. Situé un peu plus haut dans la rue, l’appartement est distingué. Un cabinet de curiosité moderne et élégant. Le dîner est sympathique. Nous parlons du voyage à venir, de Bretagne, des migrants de Calais ou de Grande-Synthe.

Après le repas, M. nous montre ses carnets de croquis, mélanges de tissus, dessins, peintures et de quelques mots griffonnés. De retour à l’appartement, je vais prendre une douche dans « la scène de crime » où de grandes toiles en plastique sont scotchées aux murs façon police scientifique.

 

Texte et photos : ©JRo.

Je suis un architecte du désir. 9 mars 2018

09/03/18

Je suis un architecte du désir.
Je construis des amours utopiques en archipels.
Souvent mon radeau s’échoue, s’embourbe.
Alors j’écope.
J’écope ma peine à la petite cuillère où les oiseaux viennent boire dedans.
J’ai le temps tu sais.
Le temps de mes rêveries, d’y rester dedans, de penser à toi encore et de me sentir au chaud.
La crue nous a fait lever l’ancre de nous mais je n’en ai pas fini de mon désir, de ta beauté.
Où s’arrête l’amour ? Je dérive, je divague.
Tu me manques en plein, mon amour fantôme.

En mangeant cette noix. 3 mars 2018

24/11/17

En mangeant cette noix,
J’ai mangé la grange où elle a séché.
J’ai mangé la paille stockée, les chevaux de trait qui n’étaient plus, les cordes, les râteliers, les souris, la meule à grain, la porte en bois, les toiles d’araignée enfarinées.
J’ai mangé mon vieil oncle.

Stage théâtre Sénégal, part 1/3 : l’environnement. 1 février 2018

01/02/18

Local de la Cie Kaddu Yaraax dans le quartier de Hann Village, Dakar.
Plage du quartier de pêcheurs de Hann Bel Air, Dakar.
Pirogues, plage et villa de la résidence théâtrale, quartier de Camaro (?) à Ngaparou.

Photos : ©JRo, dans le cadre du projet « Hann, voices of a bay » de la Cie Manifesto Poético.

hann-voices-of-a-bay