Chroniques sénégalaises, épisode 2/11.

Vendredi 5 janvier

Je pars tôt. Je finis d’imprégner d’insecticide vêtements et moustiquaire. Mon stylo torche éclaire la cuisine. Je reste discret pour ne pas réveiller M., une amie iranienne qui dort dans la salle à manger. Je me sers un verre du jus de baobab biologique offert la veille : soixante quinze centilitres de flotte rosée payé un bras. Quatre biscottes craquent dans la nuit. Je fais réserve de quatre petites oranges. Je referme la porte. Suivant les indications griffonnées la veille, je rejoins la gare du Nord. Sous un échafaudage, deux marginaux alcoolisés terminent leur discussion. Un troisième m’interpelle et grogne à mon rapide « désolé ». Le RER part. J’entame un nouveau livre. Je suis en avance à l’aéroport. Le fils obèse d’une famille orientale va chercher un coca. Au téléphone, un soi-disant steward à l’accent du sud parle trop fort. Son amie trépigne. Pour se détendre, ils partent faire les boutiques. À l’affichage des enregistrements, la file est déjà longue. Je vérifie mon bagage à main : billets, passeport, carnet de vaccinations et la lettre de L. reçue juste avant mon départ. Mon sac à dos part directement pour Dakar. Je fais escale à Alger où le ciel a pris le bleu de l’uniforme de la police aux frontières. La zone de transit n’est pas indiquée. Blasé, un douanier m’indique le chemin. À cette heure-ci, je suis seul. Passé le portique et l’interrogatoire, je suis accueilli par l’arlequin du logo de la chaîne de café. Le speaker aboie au micro pour appeler les retardataires. Des musulmans font leurs prières dans un recoin de l’aéroport. Des vacanciers font provision de dattes et de gâteaux traditionnels. Je m’assoie sur un canapé en rosace et recommence à lire. Après un long moment, je lève le nez. Étrangement, la zone de transit a changé de couleur de peau. Le jour, il y aurait des destinations « blanches » ; la nuit, des destinations « noires ». J’embarque pour le second vol. L’avion se positionne sur la piste. La tête recouverte d’un châle, une voisine commence à prier. L’avion décolle. La carlingue tremblote puis se stabilise. Le repas est déjà servi. Par instinct, je ne laisse rien de ce dernier vestige occidental, même affadi et servi en barquette. Une des hôtesses a un regard cuiré. Son appareil dentaire ajoute du charme à sa maladresse. Au tout nouvel aéroport de Dakar, le douanier me demande le lieu de mon hébergement. Dans la précipitation, j’ai oublié de prendre l’adresse de la compagnie de théâtre. Le douanier me demande de stationner entre deux guérites. Le temps passe. J’allume mon portable. L’opérateur me prie de bien vouloir observer les nouvelles conditions tarifaires. J’envoie un message à Carlos. Hann Bel-Air est le sésame qui m’ouvre la frontière. Je récupère rapidement mon sac à dos. Carlos, Paige et Samba de la compagnie sont là. Je n’ai pas le temps de faire du change. Samba négocie le tarif du taxi. Après une heure de route, nous arrivons à Hann. À cette heure avancée de la nuit, gargotes et boutiques sont fermées, les ruelles silencieuses. Les maisons de terre et de tôle paraissent vides. Adossés à un mur, quelques jeunes jouent encore aux passagers de la nuit. Au local de la compagnie, Samba ne semble plus trop savoir quoi faire de nous. Nous installons nattes et moustiquaires entre des bancs d’écolier, une mobylette et un ventilateur à l’abandon. Il nous reste quelques heures de sommeil avant le levé du jour.

 

Texte et photos : ©JRo.

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