Chroniques sénégalaises, 3/11.

Samedi 6 janvier

L’appel du muezzin me réveille. Bientôt, des psalmodies s’élèvent de l’école coranique située en face. Les voix enfantines oscillent entre fatigue et ferveur. J’écoute les bruits de la rue. Je prends quelques photos d’intérieur.

Après la lecture d’un recueil de poésies photocopié, je me décide à sortir. Je traverse la place vers la mosquée. Accroupies près de leurs bacs en plastique, les lessiveuses sont déjà à l’œuvre. Les commerces commencent à ouvrir. La meuleuse du ferronnier se met à jouer. Sous un arbre, de jeunes vendeurs proposent des graines en sachets. Je reviens m’assoir au seuil du local. Un chat famélique fait sa toilette.

Des chèvres empruntent la rue. Une vieille femme balaye le sable devant sa baraque. Carlos et Paige se réveillent. Leyti, le vice-président de la compagnie, fait son entrée. Il propose que nous allions prendre le petit déjeuner au coin de la rue. La boulangère nous prépare sur tréteaux des sandwichs au cervelas et à l’oignon frits. Les cafés sont pris dans une autre échoppe tenue par des jeunes filles. Diol, le président de la troupe, vient d’arriver. Il nous présente la compagnie. En wolof, Kaddu Yaraax signifie « la voie de la transparence ». Ce nom fait référence à leur première « lutte théâtrale » pour la qualité de l’eau et la défense de la baie de Hann. Composée d’une quinzaine d’acteurs, la troupe joue un peu partout au Sénégal le théâtre forum. Mise au point dans les années soixante par le brésilien Augusto BOAL, le théâtre forum est une forme du théâtre de l’opprimé. Populaire, la pièce se joue dans la rue. Engagé, son thème aborde un sujet local, pointe du doigt des préoccupations sociales, sanitaires, environnementales voire dénonce des situations politiques. D’une durée de quinze à vingt minutes, la pièce se poursuit par un débat avec le public. Au Sénégal, la transition est effectuée par un harangueur de foule appelé « joker ». La compagnie intervient aussi dans des dispensaires, des écoles ou des maisons de quartiers sur des thèmes tels que le Sida, la pollution de l’eau… la plupart de temps sous le patronage de fondations philanthropiques internationales. En début d’après-midi, Samba nous fait découvrir le quartier des pêcheurs. Arrivés à la plage, nous restons bouche bée. Sur la grève, la mer turquoise recrache des monceaux de plastiques. Derrière nous, la ville vomit ses eaux grises.

À même la plage et à ciel ouvert, la criée. Des étales de bric et de broc proposent toutes sortes de poissons frais débarqués. Transportés à l’aide de glacières en polystyrène, les poissons sont livrés par voiture ou charrette à bras. Sur une natte, des nageoires charnues sèchent au soleil. Un peu plus loin, gueule ouverte, des requins gisent abandonnés. Nous suivons la plage vers le nord puis revenons sur nos pas. Les pirogues sont prêtes à repartir. Tatouées de motifs verts ou rouges, certaines arborent pour pavillon l’écusson de l’équipe de football préférée de leur propriétaire. La pêche est un bon exemple des ravages du capitalisme et de la mondialisation. Pour répondre à une demande toujours croissante en produits de la mer, la flottille traditionnelle s’est muée en armadas. Au large, elle croise des bateaux-usines étrangers. Certains outrepassent les cotas de prélèvement, d’autres interdisent aux douaniers de monter à bord. La surpêche diminue la ressource. Les pirogues vont de plus en plus loin. Les pêcheurs remontent une quantité moindre de poisson. Face à la concurrence des usines flottantes, la conserverie de thon locale a fermé privant de revenus des centaines de familles. L’exportation fait grimper les prix sur les marchés locaux. Contre cette crise, certains patrons de pêche louèrent leurs pirogues pour des traversées clandestines vers l’Espagne. S’en suivit une vague massive d’émigration et avec elle, son lot de naufrages. Les traversées cessèrent. Loin d’avoir trouvé l’eldorado, les migrants sont revenus. Chaque pêcheur a ainsi un frère ou un cousin hispanophone. Nous retraversons le ruisseau des égouts. Je me saisis d’une carte à jouer tombée à terre : un sept de cœur, peut-être un signe de la bonne fortune. Des gamins jouent avec des ballons de films plastiques. Sur la plage, les écoles de foot et les terrains improvisés sont légions. Le soir, des gaillards courent et font de la musculation. Ici comme ailleurs, les carrières de footballeurs font rêver. Au détour d’une ruelle, une femme haute en couleur sort d’un porche. Samba nous prévient : les sénégalaises sont coquettes. Depuis longtemps déjà, la mode est aux ajouts capillaires, longs et raides à l’occidentale. Sur les routes, des panneaux publicitaires géants vantent les mérites de crèmes de beauté, de shampoings revitalisants. Grâce à une campagne nationale, le blanchiment de la peau semble moins en vogue. Pauvreté, pollution, émigrations, consumérisme… Cela fait beaucoup pour une seule journée. De retour au local, nous accusons le coup et éprouvons le besoin d’en parler. En début de soirée, Diol nous propose de rejoindre Ngaparou où se déroulera le stage. Nous devions partir tous ensemble le lendemain mais l’équipe va arriver au compte-gouttes. Mieux vaut commencer à préparer les lieux. Samba nous accompagne. Je jette un dernier regard au local. Une souris se faufile contre un mur derrière sacs et bidons. Le taxi nous attend sur la petite place devant la pharmacie et l’ébénisterie – recyclerie de meubles. Nous chargeons matériels et bagages. Les nattes sont fixées au toit. Sur la rocade, elles manquent de s’envoler. Klaxonné par une moto, le chauffeur s’arrête sur la bande d’arrêt d’urgence pour les resserrer. Les bagnoles de nos pays industrialisés finissent ici. Une Peugeot 405 peut avoir le capot d’une Volkswagen, le volant et le coffre d’une Citroën. On fait peu de cas ici des contrôles techniques et autres normes anti-pollution. Typiquement bariolés, les estafettes Renault des années soixante dix servent de minibus publics. Fréquemment, des passagers supplémentaires s’agrippent aux portes ou aux échelles arrière. Nous repartons. À mesure que nous sortons de l’agglomération, l’air devient plus respirable et les dangers de la route plus visibles. Le chauffeur freine au dernier moment. La voiture a perdu sa troisième vitesse. La route est suffisamment large pour deux voies mais pas assez pour trois. Sans marquage au sol, doubler une moto quand une voiture vient en face relève plus du pilotage que de la conduite. Pour doubler un camion ? Rien de plus facile, prenez de l’élan, jetez un œil grâce à une petite embardée et lancez-vous ! Si le temps de parcours est trop juste : faites des appels de phare, klaxonnez et n’oubliez pas de jurer sur la mauvaise conduite du chauffeur d’en face. Sur ce tronçon, seuls les feux arrière des véhicules signalent les dos d’âne. Nous nous arrêterons près d’un centre de soins et saluons Alioune et Moussa. Ces deux comédiens viennent de finir leur représentation et nous rejoindront demain. Plus tard, nous traversons un hameau à vive allure. Un sifflet se fait entendre. Le taxi fait marche arrière et s’arrête dans un nuage de poussière. Un policier demande les papiers du véhicule et la carte professionnelle de notre chauffeur. Son supérieur nous dévisage d’un air satisfait. Une discussion s’engage en wolof puis tous les quatre s’en vont à l’arrière. La contravention pour excès de vitesse peut sauter contre un bakchich. Samba refuse. Les portières claquent. Nous repartons précipitamment. Le chauffeur nous dépose puis tente de monnayer un supplément : sans succès. Maussade, il repart payer son amende et récupérer ses papiers. Le gardien nous ouvre les portes de la villa. Des grappes de fleurs débordent des hauts murs.

Ce deux-étages avec toit-terrasse tranche à côté du deux-pièces du local. Les trois chambres sont au premier. Carlos et Paige auront celle avec salle de bain et vue sur mer. Partagée avec Diol et Leyti, j’aurai la seconde avec clé pour stocker le matériel. Pour cette nuit, Samba prendra la troisième, qu’occuperont par la suite les femmes de la compagnie. Nous poussons les meubles dans le salon. Samba branche la télévision et s’installe dans le canapé. La salle à manger servira de cantine, d’atelier, de salle de repos et de dortoir.

 

Texte et photos : ©JRo.

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